. Aux origines de la série
. Vulgarisation et enseignement
. La vie chez Eclair
. Les films
. QUIZZ
   
  Aux origines de la série  
 

La série Scientia éditée par Eclair s'inscrit dans une filiation scientifique, pédagogique et spectaculaire. Son intérêt pour les insectes peut très certainement être rattaché au succès qui accompagna la publication en 1907 des Souvenirs d'un entomologiste, la référence à Jean-Henri Fabre se trouvant exprimée de façon tout à fait explicite dans un intertitre, tandis que certains scénarios documentaires mettent en images les descriptions du scientifique.

 
 
 
L'Ecrevisse

JEAN-HENRI FABRE (1823 –1915)

Il consacra une grande partie de ses travaux à l'anatomie et au comportement des insectes. Après quelques années d'enseignement à Carpentras (1842), Ajaccio (1843-1851), Avignon (1853), il isola en 1866 à partir des racines de la garance, une substance colorante, identifiée comme l'alizarine qui fut utilisée comme colorant naturel.
En 1871 il se retira à Sérignan-du-Comtat en Provence pour se consacrer à l'étude des insectes appartenant à divers ordres (hyménoptères, coléoptères, orthoptères).
Dans ses Souvenirs d'un entomologiste (1879-1907) il se place en adversaire des théories évolutionnistes. S'appuyant sur ses recherches personnelles, il explique le comportement des insectes par l'instinct, sorte de force interne, hérité de la création.
Pour certains il fut un expérimentateur et un observateur doué d'une intuition extraordinaire, pour d'autres ce fut un savant de second ordre, dépourvu d'esprit critique, s'inspirant beaucoup des travaux de Réaumur sur les insectes. Fabre publia de nombreux ouvrages de vulgarisation, au style attrayant, qui connurent une large diffusion et lui valurent sa renommée avec le soutien de Victor Duruy.

L'instinct pour Fabre
Fabre s'en tient à la présupposition que "l'instinct sait tout dans les voies invariables qui lui sont tracées [et qu' ] il ignore tout en dehors de ces voies".
Il ne parvient pas à dépasser l'idée que l'instinct se trouve hors de notre portée. Il se réfère en permanence à "l'élan vital". Néanmoins ses recherches servent de point de départ aux réflexions de Bergson sur le sujet.
Bergson, comme Fabre, voit en beaucoup d'actes instinctifs des "franges d'intelligence " et estime qu'aucune séparation nette ne doit être établie entre les deux courants dont chacun caractérise un des groupes zoologiques (arthropodes et vertébrés).

 


Ci-contre : photo de Nadar, 1880

Fabre et les phéromones
Les phéromones sont une substance chimique responsable d'une interaction entre deux organismes, animaux ou végétaux.
Cette substance est sécrétée à l'extérieur de l'animal, souvent par une glande spécialisée, qui, reçue par un individu de la même espèce, provoque chez ce dernier une réaction spécifique ou un processus évolutif.
Les observations les plus anciennes sur cette substance sont celles de Fabre qui a mis en évidence la production d'une phérormone sexuelle par la femelle d'un papillon, ainsi que le rôle de l'antenne.

Dans sa préface aux Souvenirs d'un entomologiste (ed Balland 1986), Diane de Margerie insiste sur le monde décrit par Fabre, un monde cruel
et sans morale où les insectes sont doués d'une frénésie meurtrière. Ainsi "la mante dévore les amoureux dont le rôle est fini (…), les débonnaires grillons, la ponte mise en terre, ont de tragiques querelles de ménage, et, sans scrupule aucun, s'ouvrent mutuellement le ventre. Finis les soins de la nichée, finies les joies de la vie. "

C'est ce monde que la série Scientia explora en reprenant aussi le style de Fabre qui décrivait les insectes avec des termes anthropomorphiques comme "épuisés", "disséqueurs de cadavres" "chirurgiennes", "amies de l'obscur" …

La revue corporative d'Eclair, Film-Revue , insista sur cette filiation en publiant des hommages explicites à l'entomologiste :

La science au cinéma - Chronique documentaire :

In Film-Revue n°3 du 10 janvier 1913

Lorsque furent publiés les Souvenirs entomologiques de J.H.Fabre, ce fut une révélation.
On nous avait habitué à considérer cette science qu'est l'histoire naturelle comme un classement pur et simple des différentes familles de végétaux et animaux.
Fabre a senti l'aridité d'une telle conception et nous a ouvert un champ d'observation prodigieux. Avec une sensibilité qu'un moindre choc fait vibrer, il nous a initiés à la vie intime des insectes. Ses observations physiologiques et psychologiques ont été en quelque sorte le microscope de la vision.
Il est apparu d'une façon très nette, très précise, que la vie de ces infiniment petits est intimement liée à notre existence, que leurs misères sont les nôtres, que leurs joies nous sont communes. L'intérêt cosmique en est en quelque sorte augmenté.
Ce que J.H. Fabre a fait, le cinéma le réalise et le vulgarise. La vie intime végétative ou animale surprise prodigieusement grossie, esseulée sur un écran où tout l'intérêt se concentre, est une ressource prodigieuse de pensée.
C'est une autre forme de drame ou de comédie, mais qui ressemble terriblement aux nôtres.
D'une plume admirable, J.H. Fabre évoque à nos yeux les épouvantables tueries auxquelles se livrent les carabes dorés sur les bénévoles chenilles processionnaires sans défense. «  Il faut l'oreille de l'imagination pour entendre les lamentations hurlantes des étripés. Cette oreille, je l'ai, dit-il encore, et le remords me gagne d'avoir provoqué de telles misères.  »
Qu'est-ce pour nous qu'un dytique et un triton ?
A regarder superficiellement, rien. Un insecte comme un autre, un batracien sans plus d'intérêt. Cependant qu'un Cinématographe en batterie ait pu les surprendre, et voilà que, enregistrés, projetés sur l'écran, l'intérêt, l'émotion nous gagnent et croissent prodigieusement.
Voici deux personnages : le dytique, insecte carnassier, bardé comme un guerrier du Moyen Age, et terriblement armé ; le triton, gracieux et inoffensif. Un drame les réunit dans une lutte pour la vie. L'un attaque, l'autre se défend. C'est alors que non seulement l'imagination, mais la vue d'une telle souffrance intéressent au plus haut point. Et cette salle hilare tout à l'heure au spectacle d'un comique épileptique, devient subitement sérieuse, pour être bientôt haletante d'angoisse devant l'horrible festin qui a lieu devant elle.
Cependant l'élément dramatique ne doit pas constituer l'unique intérêt. Ce n'est que l'effet dynamique immédiat.
Le résultat en serait plus néfaste qu'utile. Dans cette vulgarisation, l'artiste comme le penseur, l'humoriste comme le savant, y trouvent leur compte, et cet élargissement de la conception cinématographique doit être l'objet d'une étude approfondie, dont les ressources sont infinies.

CIRIUS

Quinzaine de Scientia in Film-Revue n°49 du 17 novembre 1913

La mise à l'écran de nos sujets scientifiques est hérissée, le gros public l'ignore, de nombreuses difficultés. Esprit d'observation, patience et ingéniosité sont les qualités indispensables que l'ont doit posséder lorsque l'on s'occupe de ces travaux. Car si les traités d'histoire naturelle s'étendent longuement sur les caractères qui différencient les espèces et les familles, les observations souvent incomplètes recueillies sur les mœurs signalent rarement les conditions biologiques où se passent tel ou tel phénomènes. Les entomologistes monomanes du cadavre piqué sur le liège, marquent d'ailleurs un certain dédain pour ces observations, et il a fallu le génie d'un J.H. Fabre pour soulever le voile mystérieux. Les souvenirs entomologiques , écrits dans ce langage imagé de la Provence, sont à ce point de vue un monument unique. Quel dommage que l'invention du cinéma fût si tardive et n'ait pas permis à ce génial conteur de filmer, lui-même toutes ces merveilles de l'instinct, dont ses yeux ont eu la vision enchanteresse. Mais il a semé, et ses méthodes d'observation, appliquées consciencieusement, nous permettent d'initier le grand public en attendant le jour, d'ailleurs prochain, où le cinéma sera l'auxiliaire triomphal de l'enseignement.

JAVAULT-BAYARD

retour au sommaire

La filiation pédagogique et spectaculaire 

La série Scientia est héritière d'une tradition où se rejoignent les spectacles de lanterne magique qui rassemblent des publics très divers depuis le XVIIIe siècle, et l'enseignement par l'aspect. Au moment de la réforme qui permit au tournant des années 1870 aux enfants de suivre un enseignement obligatoire, laïque et gratuit, les projections lumineuses donnent à voir ce que discours abstraits du maitre et textes absconds essayaient de transmettre au préalable.

« Le seul moyen efficace d'instruction est la mise sous les yeux, par des expériences ou par des tableaux vivement éclairés, de tous les faits de la nature, de la science, de l'industrie et des arts. » Abbé Moigno, 1872, cité par Bruno Béguet, «  La Vulgarisation scientifique au XIXe siècle », La Science pour tous , Dossiers du Musée d'Orsay, n° 52, RMN.

Et pour retenir l'attention de ces jeunes élèves-spectateurs on sollicita les objets insolites des cabinets de curiosités : plantes qui mettent de la fantaisie dans la nature, animaux étranges aux mœurs particulières qui pour certains semblent venir de la nuit des temps. (Cette filiation est soulignée dans les fiches films sous la rubrique « Les ancêtres de Scientia »)

La presse pour la jeunesse et celle de vulgarisation qui prennent leur essor au début du XXe siècle furent également, après les romans de Jules Verne, les relais de ces images qui mirent en exergue l'étrangeté de certains phénomènes naturels.

Conférence de Stanislas Meunier (Docteur ès science. Membre de la commission des sciences physiques et naturelles du Ministère de l'Instruction publique) faite dans le grand Amphithéâtre de la Sorbonne aux membres du Congrès pédagogique :
Stanislas Meunier, Les projections lumineuses et l'Enseignement primaire , ed. A. Molteni, [1880].

Meunier, après un rappel des différents usages de la lanterne magique depuis sa mise au point par Kircher, met en exergue les apports de son utilisation dans les différents secteurs de l'enseignement. Il insiste pour qu'elle soit associée à la plaque photographique, car « celle-ci permet d'offrir aux yeux des spectateurs, non pas seulement une reproduction d'un objet, mais vraiment l'objet lui-même, dans des conditions telles qu'on peut l'étudier à la loupe et y faire ainsi des découvertes restées inaperçues par celui qui aurait examiné le modèle à l'œil nu. […] Grâce à l'alliance féconde de la photographie et du microscope, on fait directement le portrait d'objets si petits que pendant des siècles et des centaines de siècles, les hommes n'ont pas su qu'ils existaient. […] Il serait très difficile de trouver un procédé qui rendit aussi facilement visible à toute une salle, un phénomène qui se produit avec des dimensions aussi microscopiques».

Mais la lanterne magique permet « beaucoup mieux encore. Il est en effet des circonstances où, au lieu de projeter le portrait d'un objet naturel, nous sommes à même de projeter l'objet lui-même », et de proposer ce mode de présentation pour la cornée de la mouche, un criquet ou une aile de papillon. Et Stanislas Meunier d'encourager ses collègues : « la préparation est si facile qu'au bout de peu de temps vous aurez constitué ainsi une collection extrêmement précieuse qui augmentera le capital intellectuel de votre école ». Le docteur ès science ne s'arrête pas là et fait surgir sur l'écran un spectacle encore plus incroyable : « Avec la même disposition optique on peut projeter aussi des animaux vivants. Et par exemple, voici de petites anguilles que l'on va mettre dans une auge, en avant de l'appareil, et vous allez les voir évoluer sur l'écran. Elles trouvent évidemment que la lumière est un peu exubérante et elles souffrent de la chaleur que leur envoie le verre convergent. Aussi, arrêterons-nous leur supplice tout de suite ».

Et de conclure :

« Je suis persuadé que chacun de vous sera sensible à l'adjonction au matériel scolaire d'un petit appareil d'où vous voyez que le monde entier peut sortir. Grâce à lui, le professeur de chimie ou de physique montrera à tous les élèves de la classe, les expériences les plus délicates ; le naturaliste révèlera aux enfants les merveilles les plus diverses de la création, depuis les objets les plus gigantesques jusqu'aux détails les plus infimes ; le géographe transportera son auditoire dans les régions les plus lointaines ; l'historien, enfin ressuscitera le passé, évoquera les hommes illustres, en même temps qu'il vulgarisera les chef d'œuvre des arts, qui reproduiront sous les yeux des spectateurs les grandes scènes de l'histoire.

Sans doute un appareil de projection ne pourrait pas être d'un emploi continu et régulier dans vos écoles, mais il est évident que vous pourrez grâce à lui, organiser de temps à autre des séances, d'où les élèves reviendront avec autant de plaisir que d'instruction, et où, par conséquent, ils auront puisé plus que partout ailleurs un amour nouveau et plus fort de l'instruction ».

« Bizarreries des plantes », Je sais tout , n° 36, 15 janvier 1908 



Ci-dessus et ci-contre : illustrations de Je sais tout

retour au sommaire
  . Crédits . Bibliographie . Contact